La représentation du voyageur...

Publié le par Ferrière Hervé

La réputation du Voyageur, la tradition du voyage et la recherche d’un moyen de voyager.

 

 

Dès le XVII, la définition du voyageur était déjà claire. Pour Richelet dans son Dictionnaire françois contenant les mots et les choses : c’est une personne « qui fait des voyages par pure curiosité, et qui en fait des relations. Quant au voyage en soi, Richelet aimait à en dénoncer la manie qui touchait d’aucuns et aussi les nombreux dangers. Louis de Jaucourt, dans l’article qu’il signe dans Encyclopédie de Diderot, insiste sur l’aspect pédagogique du voyage. Seulement, ce voyage se réalise dans les « états policés », en Europe donc, et permet au voyageur de mieux connaître et « sans contredit d’examiner les mœurs et les coutumes, le génie des autres nations, leur goût dominant, leurs arts, leurs sciences, leurs manufactures, et leur commerce. » Qu’en est-il des voyages au long cours ? Montaigne prétendait que ces lointains voyages  n’apportaient pas autant de connaissances positives que ceux qu’on pouvait réaliser chez nos voisins européens. Mais surtout, ce sont leurs témoignages qui sont alors sujets à caution : il est en effet impossible de vérifier leurs dires. La définition du voyageur dans l’Encyclopédie est assez négative : c’est « celui qui fait des voyages par divers motifs, et qui, quelquefois en donne des relations ; mais c’est en cela que d’ordinaire les voyageurs usent de peu de fidélité. Ils ajoutent presque toujours aux choses qu’ils ont vues, celles qu’ils pouvaient voir ; et pour ne pas laisser le récit de leurs voyages imparfait, ils rapportent ce qu’ils ont lu dans les auteurs, parce qu’ils sont premièrement trompés, de même qu’ils trompent leurs lecteurs ensuite. »

Bory dans les préfaces et avertissements de ses deux premiers ouvrages, mais aussi au cœur de son texte, montre qu’il connaît cette réputation des récits de voyage. Il prétend d’ailleurs dénoncer ce travers, cette faculté d’invention des voyageurs, en traquant les erreurs de ses prédécesseurs, mais il rejette cette accusation pour lui-même.

Le voyage garde mauvaise presse dans l’esprit des Lumières : Diderot écrivait « C’est une belle chose, mon ami, que le voyages ; mais il faut avoir perdu son père, sa mère, ses enfants, ses amis, ou n’en avoir jamais eu, pour errer, par état, sur la surface du Globe. » La Marquise de Sévigné ajoutait : « Les voyages usent le corps, comme les équipages.[1] » Ainsi, Bory sait, avant de faire paraître ses deux premiers ouvrages que ce n’est pas la seule qualité de voyageur qui lui ouvrira les portes des salons et des institutions savantes. Il peut même craindre le contraire.

Pourtant, a contrario, les voyageurs célèbres et talentueux sont nombreux dans l’histoire : Aristote (auquel Lamouroux compare Bory qui suit les armées de Napoléon : nouvel « Aristote aux côtés d’Alexandre ») pour ne donner qu’un exemple classique, ses maîtres à penser et à observer ou plus proches encore, ses savants contemporains et amis. Linné, La Croyère[2], Lamarck[3], Boudon de Saint-Amant[4], Palisot de Beauvois[5], La Billardière[6], Michaux[7], Geoffroy de Saint-Hilaire[8]… nombreux sont ceux qui ont voyagé, voyagent et voyageront (pensons aussi à Darwin) parce qu’il semble impératif de voir in situ, de participer à la découverte, de récolter et de rapporter vers les grands centres de construction du savoir…

Mais comment partir sans tout risquer et tout perdre, comme l’a fait à ses dépens le malheureux Michaux, compagnon de Bory ? Les voyageurs naturalistes à n’être jamais réapparus sont légions. Ceux qui accompagnaient La Pérouse n’ont pas tous eu la chance de Lesseps, renvoyé en Europe depuis le Kamtchatka, avec la première partie du journal de son Capitaine qui, bientôt, périra à Vanikoro.

Comment faire financer les voyages ? Bory, comme Stendhal qui voyage au début dans les malles de Daru, son cousin, au service de l’Empereur, et à la fin de sa vie, en « reporter » pour des éditeurs et imprimeurs, cherche à joindre voyage et « travail. » Sachant que Dufour, déjà,  à dû refuser un voyage en Inde faute de financement. Bory a semble-t-il trouvé sa solution très tôt : faire partie de l’armée. D’où lui vient cette idée ? Un exemple à méditer : Boudon de Saint-Amans, qui va mettre Bory en relation avec de nombreux savants dont Lacepède et donc jouer un rôle essentiel dans sa vie et sa carrière, avait, en tant que militaire, voyagé dans les Antilles. Bory va-t-il s’inspirer de cet exemple ? Il semble bien, qu’avant de rechercher la gloire, Bory et voulu devenir militaire pour voyager dans de grandes expéditions. C’est d’ailleurs cette idée qu’il utilisera devant son ami prussien, le savant Wildenow après l’incident du sabre couvert de sang (le fils de Wildenow ayant découvert que le sabre de leur invité, jeune officier français était recouvert de sang de soldats prussiens...)

 D’ailleurs si Dufour part en Espagne, c’est à l’image de Bory partant pour les campagnes de Prusse et de Pologne : l’expédition d’Espagne est aussi pour Dufour le moyen, au sein de l’armée, de réaliser un voyage sans réellement devoir tout assumer. La relative liberté dont jouissent Bory et Dufour, en tant qu’officier ou médecin, leur permet d’envisager de se livrer à leur passion pour l’histoire naturelle (d’ailleurs lors du recrutement de Dufour, la chose paraît entendue avec les gradés qui le recrutent : il part aussi pour faire de l’histoire naturelle[9].) Les conditions difficiles du conflit et les dangers réels auxquels ils seront confrontés ne leur permettront malheureusement pas de donner corps à ce projet

 

 



[1] C’est Littré qui apporte ces deux citations dans l’article Voyage de son Dictionnaire de la langue française en 1873.

[2] Louis de l’Isle de la Croyère, astronome et géographe de l’Académie des sciences de Paris, est mort en 1741 pendant une expédition envoyée par le Tzar reconnaître les côtes de l’Amérique du Nord.

[3] Lamarck a fait quelques voyages en Europe, avant de rejoindre l’armée au rang de laquelle il connaîtra les régions méridionales de France.

[4] Voir les contemporains de Bory. Boudon a voyagé aux Antilles.

[5] Palisot a vécu aux Antilles, à Saint-Domingue, voir les Contemporains de Bory.

[6] La Billardière a dirigé la première expédition à la recherche de La Pérouse, avant celle d’Entrecasteaux. Voir les Contemporains de Bory.

[7] Avant de rencontrer Bory, Michaux avait déjà voyagé aux Etats-Unis.

[8] Geoffroy est bien sûr un ancien d’Egypte. Voir les Contemporains de Bory

[9] Lettre du Docteur Bardol à Dufour du 8 janvier 1808, archives familiales, BOONE, p.60.

Publié dans Bory Voyageur

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