Bory et la passion des voyages...

Publié le par Ferrière Hervé

 

 

             Comme Stendhal, qui « ne serait plus lui-même s’il n’était saisi, inlassablement, de la folle passion de partir, de quêter les paysages et la singularité de l’ailleurs. Reiseinfieber, fièvre des voyage, disent les Allemands[1]», Bory est toujours sur le départ. Campant partout, réellement chez lui nulle part. Il goutte des pays les paysages, les productions naturelles, les femmes, quelques fois les mots (les langues ne sont pas maîtrisées mais baragouinées à l’image de l’espagnol) et l’histoire (il aime à plonger dans des considérations sur l’organisation sociale des pays visités mais dans un but essentiellement critique, pour vanter en retour la République ou du moins les bienfaits de la Révolution, notamment en matière de religiosité), et rarement la littérature ou les arts (son séjour en Prusse ne s’accompagne pas dans l’instant d’une découverte de la littérature de Schiller ni même de la musique : c’est plus tard, en prison, qu’il réclame à ses amis du dehors, des œuvres allemandes.) Les sciences et les scientifiques des régions visitées forment les centres d’intérêt, sans doute pour des raisons pratiques (les savants l’accueillent) et liés à sa volonté de partager (les fameux échanges de plantes, les longues correspondances pas toujours fidèles de son côté) de se faire connaître (la recherche de notoriété.)

Bory s’inscrit dans une histoire qui ne pourra qu’être esquissée ici : celle des voyageurs, mais surtout de l’appel des rivages lointains : comme Gauguin et le cadre affairé du troisième millénaire, ce sont les pays ensoleillés qui l’attirent. Le mythe de Tahiti et du paradis originel habitent sa pensée comme une certitude. Il entend l’appel du Sud qui vient encore résonner sur les affiches publicitaires nous entourant, cet appel qui parcoure les littératures moroses et désabusées de ceux qui ont connu ou trop rêvés les tropiques, de Konrad à Manuel Vasquez Montalban : « Lire jusqu’à la nuit tombée, et en hiver, voyager vers le sud[2]. »

Rien n’est plus loin de lui que les forêts impénétrables de Pologne, les plaines boueuses de la Prusse, les flancs du Brocken, les montagnes du Harz, les rives du Danube, du Weser ou de l’Oder, les villes toujours humides et froides « passées au vernis.[3] » Le grand Nord ne l’attire pas (même si la tentation de l’Islande se fait sentir pendant l’exil, elle le quittera bien vite.) Les plaines de Moscou, qu’il a entraperçues depuis Tilsit, avaient accueilli Diderot et fait rêver deux « voisins du sud-ouest » Montaigne et Montesquieu. Beyle les avait vu de trop près. Bory cherchera les fuir. Est-ce parce que les régions polaires ou froides représentent le vrai désert ou l’absence de plantes ? Bory n’aurait pas goutter les appels entendus par les héros, humains ou non, de Jack London, même vers une forêt boréale peuplée d’espèces inconnues, de cryptogames enchanteresses. 

 Bory lui, ne voit dans « ses » mers du sud que promenades et bonheur : les tropiques, n’en déplaise à certains, ne lui paraîtront jamais tristes.  Le sud est synonyme d’un bonheur partagé –le voyage autour du monde se fera avec les amis, et d’abord avec Dufour – de découverte de nouvelles espèces – la collecte éternelle et la collection à agrandir- et gloire au retour. Car pour Bory, l’essentiel est tout de même de rapporter quelque chose au retour. Il faut revenir. Quitte à repartir, indéfiniment.

 



[1] LACOUTURE, Jean, Stendhal, le bonheur vagabon, Paris, Seuil, 2004

[2] Montalban, M.V. Les mers du Sud, Paris, Gallimard, Folio 10-18, 1988, p. 58.

[3] Une expression de Simenon qui connaissait bien les villes du Nord où Bory dut s’exiler.

Publié dans Bory Voyageur

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