Extrait du Chapitre XXII : du Voyage dans les quatre principales îles d'Afrique (1804.)

Publié le par Ferrière Hervé

Chapitre très important pour illustrer la pensée transformiste de Bory de Saint-Vincent : ce texte a été écrit en 1802-1804. 
Certaines des idées seront reprises telles quelles dans les articles du Dictionnaire classique d'Histoire naturelle (1822-1831) comme les articles Mers et surtout Création.


Voyage dans les Quatre principales îles des mers d’Afrique,
Vol. 3, CHAPITRE   XXII. (pp.123-151)
de l'état primitif de lÎle de la réunion, et de son origine.
retour du gros-morne des Salazes.
An X. Frimaire.
 
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« Lorsque arrivé au faîte du piton des Neiges, j’avais vu s'abaisser devant moi ces monts orgueilleux sur lesquels j'avais eu tant de peine à m'élever, mes idées semblèrent s'agrandir. Au milieu des ruines volcaniques dont j'étais environné, je conçus le projet de me rendre compte des révolutions physiques par lesquelles une partie de l'île avait tour à tour été vomie de la terre, ou engloutie dans ses profondeurs. Le désordre apparent de la nature fatiguait, il est vrai, mon esprit, mais ne le rebutait pas. Je me rappelai tout ce que j'avais observé partiellement sur le point du globe dont je considérais l'ensemble.
Les régions inférieures que baigne l'Océan et dont les rayons du soleil dévorent la ver­dure  la zone plus élevée que pare une riante
 
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végétation et que rafraîchissent les vapeurs descendues des montagnes ; enfin ces sommets altiers qui se perdent dans les limites de l'at­mosphère , comme les écueils semés sur l'Océan y en un mot, tous les lieux que j'avais parcourus, m'avaient présenté des faits dignes d'être re­cueillis, et propres à devenir les matériaux d'un système probable sur l'origine des îles volcaniques.
Tel est l'effet que produisent sur le voyageur sensible, les grandes scènes que la nature lui offre dans les montagnes, qu’il oublie le reste des mortels dont il est séparé par les précipices qu'il a franchis. Son imagination s'exalte, elle n'a bientôt plus rien de terrestre ; fatiguée des bornes étroites qui la limitent habituellement, elle plane sur l'univers, embrasse la nature, croit en saisir l’ensemble, se livre à des conceptions hardies qu'effacent des conceptions plus hardies encore. Il ne reste de facultés que pour enfanter des idées ; il n'en reste plus pour les classer et les retenir.
Pendant le reste du jour où je visitai le piton des Neiges, je fus dans une position d'esprit dont je ne pouvais me rendre raison. Agité de mille pensées divers, retenu par une force secrète, j'éprouvais une tristesse amère à
 
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m'arracher de ces lieux où j'étais tenté de me croire d'une nature supérieure.
Je ne pus trouver dans notre caverne le sommeil que j'espérais devoir rendre la paix à mes sens ; au contraire, quand le calme d'une nuit profonde vint plonger la nature dans le repos et m'ôter la vue de tout ce qui pouvait m'être un motif de distraction, je ressentis une sorte de fièvre d'imagination ; j'éprouvai comme une tempête d'esprit en me retraçant les sites qui m'avaient tant intéressé ; et lorsque je cherchais à me rappeler les idées qui m'avaient assailli durant mon voyage, je n'y trouvais plus de liaison : elles étaient comme les tableaux d'un songe tantôt flatteur, tantôt pénible, qu'éclaire une lumière fugitive, et qu'obscurcissent des vapeurs incertaines.
Il en est de nos pensées dans leur tumulte, comme des flots dans leur courroux ; leur agi­tation a un terme, et le repos qui succède à leur trouble, précipite tout ce qui a un certain poids. Lorsque je commençai à goûter cette paix d'esprit que la majesté des sites et la fièvre nerveuse continuelle dans ces régions avaient troublée, je reconnus qu'au milieu de ces idées qui s'étaient succédées dans mon esprit avec une telle rapidité,qu'à peine je pouvais en
 
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démêler la confusion, je reconnus, dis-je, qu'il en était qui portaient un certain caractère de grandeur et de réalité, et qu'elles méritaient que je m'en occupasse.
Du projet conçu d'expliquer la formation de l'île de Mascareigne, naquirent des conjec­tures sur l’origine de notre planète entière ; origine dont l'histoire est étroitement liée à mon sujet, puisque je dois décrire ici l’effet des grandes secousses volcaniques, et que ce sont les volcans dont le rôle est si important sur le globe, qui ont peut-être contribué à élever au-dessus des mers les continents qu'ils détruiront sans doute un jour par un incendie universel.
Pour remonter à l'instant où les feux sou­terrains poussèrent à la surface de la terre les îles et les continents qui s'y remarquent, il faut s'égarer à sa surface, la parcourir au hasard et dans tous les sens ; il faut porter le flambeau de l'observation depuis le fond des abîmes jusqu'au faîte brumeux des montagnes ; passer de la zone ardente où une trop grande quantité de chaleur semble user la vie en lui donnant plus de ressort, jusqu'aux zones glaciales où l'absence de cette chaleur créatrice semble avoir pour toujours fixé le silence et
 
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la mort ; comparer les déserts qui refusent de reconnaître notre joug, ou qui l’ont secoué en se dépouillant de leur antique fertilité, aux contrées tributaires des caprices de l'homme qui en altère et en modifie la surface. Il faut surtout observer quels sont les débris sur lesquels on voyage ; car, pour imprimer ses créa­tures la conviction de leur fragilité, la nature les condamne à ne marcher que sur des débris dont tous les jours elles augmentent la masse.
Si des fragments de coquilles, des restes de poissons, des ossements de cétacés, des dé­pouilles de lytophites, en un mot, des dépôts marins composent le sol du premier lieu où nous arriverons, nous examinerons la direction de ces dépôts, leur étendue, leur épaisseur, leur profondeur, relativement à ce qui les environne, leur élévation et leur distance à regard de l'élément où naquirent, où vécurent, peut-être même ou finirent tant d'êtres dont les restes furent mêlés confusément.
Ici nous serons prés de conclure que notre planète, sortie du sein des eaux, a longtemps vu les vagues se balancer à sa surface, et qu'aucune autre créature que celles que nourrissent les flots amers, ne pouvait habiter dans son étendue.
 
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Si les squelettes arides et les débris dégradés d'animaux terrestres s'offrent sur quelque autre point, nous y rechercherons les os de nos pre­miers aïeux et des animaux analogues à ceux qui vivent autour de nous, mais lorsque surpris de ne rien voir de pareil aux êtres contem­porains, nous ne rencontrerons que des restes gigantesques de créatures énormes dont il n'existe plus de souvenir ; nous serons portés à croire qu'avant les créatures actuelles, qu'a­vant les races maintenant existantes, existaient d'autres créatures monstrueuses, d'autres races puissantes, qui ont fini à mesure que notre planète vieillie a manqué de forces pour les perpétuer. Ces races ont fait place à des géné­rations plus faibles, dont la triste condition est d'attester la caducité du globe.
Si des chaînes montueuses couronnent les plaines et les collines où nous n'avons vu que des substances autrefois animées, et si des noyaux granitiques, que des neiges éternelles semblent vouloir dérober à nos regards, cou­ronnent ces chaînes imposantes, nous contem­plerons la majesté du spectacle et promenant nos regards sur les sommets bleuâtres qui, s'effaçant à l'horizon, ressemblent aux vagues de la mer, nous examinerons leur direction, leurs
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anastomoses, leurs gorges, les vallons qui les coupent, les torrents qui les déchirent, l'étendue et la hauteur des plateaux qui les couronnent.
Dans les substances dont ces monts, appelés primitifs, sont formés, nous ne rencontrerons rien qui ait vécu. Si des lits calcaires, ou si des sédiments déposés par les eaux se présentent çà et là à différentes hauteurs, on reconnaît aisément que le fluide, par lequel ces couches furent abandonnées, n'entra pour rien dans l'organisation du noyau intérieur. La compo­sition de ces vieux ossements de notre planète porte un caractère de solidité et de cohérence que n'ont pas les autres parties de la terre. Tout ce qu'on y voit, étroitement uni par des substances d'une nature particulière, semble indiquer une origine bien différente du reste des productions du globe qui sont le résultat de la succession de ses habitants.
Cependant, malgré que l'eau ne paraisse avoir entré pour rien dans la création des substances primitives, la disposition et les accidents des chaînes que composent intérieurement ces substances, n'indiquent pas moins que les vagues ont autrefois, battu les crêtes des monts les plus élevés et que les courants
 
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de la mer ont creusé la plupart des vallées que ces crêtes protègent.
Ainsi la surface de la terre présente dans toute son étendue, à toutes les hauteurs, et depuis toutes les profondeurs où l'on a pu parvenir, les traces irréfragables du séjour de la mer. Mais comme par les lois auxquelles les fluides sont soumis, ils doivent nécessai­rement avoir toujours été en équilibre, lorsque les plus hautes montagnes de notre planète étaient en proie à l'inconstance des flots, il ne devait pas y avoir un seul point du monde qui ne fût submergé.
Où étaient alors les végétaux qui parent nos campagnes, les oiseaux qui les égayent de leur ramage, les animaux qui peuplent la terre, les reptiles qui rampent à sa surface, les insectes qui animent l'air ? Comment les continents s'élevèrent-ils au-dessus des mers ? Comment les êtres vinrent-ils peupler ces terres humides et silencieuses ? Furent- ils le    produit d'une création générale et subite, ou l'oeuvre de plusieurs créations partielles et successives ?
Ces mêmes restes d'animaux marins, témoins irrécusables de l'antique séjour de la mer sur tous les points du globe, sont en
 
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même temps la preuve que l'Océan, père du monde, comme l'appelaient les anciens, fut aussi le père de la vie. Lorsque aucun des êtres qui respirent dans l'atmosphère, n'y trouvait de patrie, les mollusques, les coquillages et les poissons préparaient lentement nos demeures. Nous avons déjà dit que leurs dépouilles en­combrent les abîmes de la mer, et en élèvent le sol par la succession non interrompue de leurs stratifications, l'Océan devrait s'étendre sur une plus grande surface, et augmenter en étendue à mesure qu'il se comble, si sa masse ne diminuait par diverses causes, dont plu­sieurs, pour n'être pas démontrées, n'en sont pas moins probables.
Les habitants des eaux furent donc aussi les premiers habitants de la terre ; et comme si la création de tout ce qui peuple l'univers était le résultat des conceptions d'une puis­sance supérieure, à laquelle cependant ses propres oeuvres donnaient chaque fois une expérience nouvelle, la plupart des êtres de la mer, pénétrables par, la lumière, à peine organisés, fragiles, et tout au plus susceptibles de percevoir, ne semblent que des ébauches ; ils ne jouissent pas des facultés distinguées qui font de la vie un don si précieux pour les
 
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autres créatures plus récentes et plus parfaites.
Quant à l'origine des eaux, desquelles devait sortir le monde, et qui furent le berceau de l'existence, elle peut être due à quelque grand événement indépendant d'une création locale et telle me semble la composition du globe, que malgré le plan de génération successivement perfectionné que je crois y décou­vrir, les premiers éléments de générations ont pu n'être pas destinés pour lui. Avant la réunion de ces éléments, les points de l'ellipse que notre planète décrit dans sa révolution autour du soleil, durent longtemps demeurer de simples points de l'espace dont le cours d'aucun astre ne fixait la position.
Que les planètes et leurs satellites soient le résultat du dessein formé d'organiser des mondes de plus ; ou qu'abandonnés à des lois générales imprimées aux éléments, les principes destinés à composer tout ce qui entre dans leur ensemble, aient dans le temps, et selon ces lois, suffi pour opérer la création dont nous faisons partie, on peut faire la supposition suivante. Pour déterminer la nais­sance des planètes qui devaient exister, un corps céleste précipité dans le soleil en détacha des éclats, ou s'y brisant lui-même, ses fragments
 
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poussés à peu prés dans le même plan, et lancés au moyen d'une impulsion si violente, allèrent former dans l'espace les noyaux des globes de notre système. Cette supposition déjà faite par l'un des plus beaux génies qui aient illustrera France, est démontrée conforme, aux possibilités.
Longtemps ces noyaux moins volumineux sans doute que ne le sont les mondes dont ils furent la base, errèrent à l'aventure dans la direction où ils avaient été lancés. Irréguliers, hérissés d'angles et de cassures, ils ne tenaient aucune route certaine. Plusieurs durent s'égarer dans l'espace, et se perdre dans l’immensité ; d'autres retombèrent peut-être au point duquel ils étaient partis ; ceux-là seulement furent asservis à une marche constante, qui eurent le temps de prendre une forme sphérique, et dont la distance au soleil trouva sous le rapport nécessaire, pour la combinaison de la force attractive dont jouit cet astre, avec la force de répulsion qui les avait chassés de son disque lumineux.
Ces éclats de corps célestes, devenus corps célestes eux-mêmes, et jouissant, en raison de leur volume, d'une attraction particulière, purent attirer dans leur sphère d’activité des
 
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fragments moins considérables errants dans leur voisinage, et de là l'origine des satellites qui accompagnent les planètes principales.
Sans doute ces noyaux planétaires, récem­ment partis de la source du feu, étaient pénétrés d'une excessive chaleur. Cette chaleur ramollissant leurs parties, permit au mouve­ment de rotation dont ils étaient doués , de leur imprimer la forme sphérique, à l'aide de laquelle leurs révolutions se sont régularisées ; mais il n'est pas probable que notre terre fut absolument en fusion. Si le globe eût alors été moins solide qu'il ne devait l’être, la ré­volution diurne lui eût imprimé une forme presque discoïde en aplatissant bien plus ses pôles, et en élevant davantage les régions équinoxiales, surtout, si comme on l’a pensé avec assez de vraisemblance, le mouvement de rotation s'exerçait an commencement sur un axe perpendiculaire au plan de l'écliptique.
D'ailleurs, là terre n’est qu'un fragment du soleil, ou le débris de l'une de ces comètes dont l'ellipse prodigieusement allongée, avait été tangente au globe solaire : or rien ne prouve que la masse du soleil soit liquide. Ces comètes qui, après avoir erré si longtemps dans des régions ténébreuses, viennent à leur
 
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périhélie se plonge dans des flots de lumière et de calorique, ne paraissent pas entrer alors en fusion. La comète de 1680, dont la chaleur surpassa deux mille fois celle du fer rouge, eût dû être entièrement liquéfiée, si elle eût été fusible, ce qui n'eut probablement pas lieu, puisqu'on n'a remarqué aucun changement dans sa forme.
Que la terre fortement échauffée ait entraîné, avec elle une partie de l'atmosphère ardente de l'astre dont elle avait jailli, ou qu'après avoir longtemps parcouru sa carrière autour du soleil, en ne lui présentant qu'une sur­face aride et sans vapeurs, elle ait passé assez près de quelque comète revenant de son pé­rihélie pour attirer à elle une partie de sa chevelure sinistre ; les matières gazéifiées qui formaient cette atmosphère quelconque, se pré­cipitèrent autour du noyau terrestre à mesure que la chaleur qui les tenait en expansion, diminua ; alors prenant la situation propre à sa pesanteur, chaque substance occupa une place marquée. L'eau tenant en dissolution, tant de principes divers, se forma, et, par sa naissance, féconda le monde en l’enveloppant de toutes parts.
C'est ici la seconde époque du globe, celle
 
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où la lumière, l'eau, le mouvement, des éléments étrangers, y produisirent des êtres dont les dépouilles commencèrent à s'accumuler et à grossir le noyau attractif autour duquel était réuni tout ce qui peut concourir à don­ner l'existence.
Tel était alors le globe, maintenant inégal, couvert d'aspérités et de précipices. Ses fondements humides se formaient par stratifica­tion, et comme les couches d'un calcul humain. La mer, également profonde partout, était l'atmosphère du globe naissant, et les poissons parcourant celte atmosphère étaient, pour les créatures qui vivent dans l'abîme, ce que les oiseaux sont aujourd'hui pour les animaux que leur organisation condamne à ne pas quitter la terre.
Nous arrivons au troisième âge du monde, celui où l'eau refroidie dut causer des fissures à la croûte du noyau terrestre dont le centre était encore incandescent. S'étant introduite par les fissures avec les principes calcaires qui s'étaient formés dans son sein, elle facilita une grande fusion, augmenta l'incendie souterrain, pro­duisit des secousses convulsives en se dilatant, et détermina des explosions à l'aide des­quelles ce que nous nommons les monts primitifs
 
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élevèrent leurs sommités au-dessus des mers.
Qu'on ne regarde pas tout ceci comme le rêve d'un voyageur exalté, s'abandonnant aux pensées que lui suggère son séjour dans les limites atmosphériques, et qui ne pourrait point alléguer de raisons solides à l'appui de son système. S'il s'agissait ici d'une théorie de la terre, si je n'étais borné par un cadre étroit je pourrais asseoir mes opinions sur une foule de raisonnements solides. Il suffira ici de citer les preuves qui ont trait à l'origine de l'île où nous avons voyagé ; à celle des granits, des basaltes, des chrysolites et autres substances que nous y avons rencontrées. En un mot, au fond de cet ouvrage.
Jetons, avant tout, les yeux sur les monts primitifs du globe. Ils sont toujours disposés en longues chaînes qui, dans toute l'étendue qu'elles parcourent, présentent d'un côté un escarpement plus brusque, et de l'autre, des pentes bien plus douces, comme si elles eussent fait partie d'une croûte brisée par un grand effort qui en aurait soulevé de vastes fragments ; le côté de l'escarpement présente les pointes sur lesquels s'est opérée la cassure. Dans l'ancien monde, toutes ces grandes
 
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chaînes suivent une direction assez d'orient en occident ; dans le nouveau, elles descendent toutes du nord au sud : ces deux dispositions uniformes prouvent que, dans chacun des hémisphères opposés, les montagnes ont obéi à une seule impulsion, lors qu'elles sont sorties des abîmes de la mer,
Lasubstance des chaînes primitives ne donne-t-elle pas le plus grand poids à nos conjectures ? A-t-on jusqu'ici expliqué l'origine des granits, et comment ils purent être formés? Qu'est-ce qui a pu sur notre globe réunir en un corps aussi cohérent et presque inaltérable, ces matières différentes dont ils sont composés ; matières qu'on ne retrouve probablement dis­persées dans quelques autres substances de notre globe, que parce que le temps, des bri­sures ou d'autres circonstances les ont arrachées à des fragments de granits usés, et les ont ensuite empâtées dans d'autres matières ? Pour­quoi les granits ne seraient-ils pas des morceaux de ce noyau échappé du soleil ou d'une comète, sur lequel les animaux marins ont bâti les monts secondaires et les plaines qui, paraissant descendre de la crête des chaînes primitives, auront été exondées lors du sou­lèvement de la croûte du globe ?
 
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Il en est de plusieurs autres pierres comme du granit, elles ont été des parties composantes de l'astre aux dépens duquel s'est formé le notre. Telles sont les matières que les volcans vont chercher au centre du globe, et qu'ils mettent au jour. Ces substances que les feux souterrains n'altèrent pas, se trouvent dans les laves seulement ; nulle autre part la terre ne nous les présente; et, à quelque profondeur que nos fouilles aient pu par­venir, nous n'avons encore rien vu d'analogue.
Ceci se rapporte à l'opinion que j'ai souvent entendu émettre ausavant Faujas sur la chrysolite des volcans, dont Bourbon est remplie. II prétend que la chrysolite occupe dans le globe une zone très profonde, et que les seules réjections volcaniques préparées au-dessous de cette zone en entraînent des fragments, en la perçant pour se faire jour au travers des flancs de notre planète.
Cette ingénieuse manière de voir sur la chrysolite des volcans, pourrait s'étendre à plusieurs autres substances que nous appelons volcaniques, parce que les volcans qui les arrachent aux profondeurs du monde, les présentent seules à nos yeux. Ces substances cependant n’ont rien de volcanique, puisque
 
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la chaleur du feu souterrain n'a pas d'action sur elles.
Ce serait peut-être ici le lieu d'examiner la nature singulière de cette chaleur que la plupart de ses grands effets devraient d'abord faire soupçonner de la plus grande intensité, mais qui, par un contraste frappant, donne au géologiste attentif des preuves d'impuissance dans plusieurs cas. En effet, cette, chaleur, par son action sur l'eau, a pu soulever la charpente de l'ancien et du nouveau monde, faire jaillir du sein de la terre déchirée les monts les plus altiers ; elle a restreint et changé le lit des mers, englouti d'énormes contrées, créé ou détruit tour à tour des archipels et néanmoins son action semble nulle sur des corps que le moindre feu de nos forges a le pouvoir d'altérer. Danscombien de cas elle tient fluides des laves quemalgré ses efforts, elle abandonne sans les avoir même altérées !
Avant que j 'eusse remarqué sur les rives de cette mer de feu où naguères j’ai conduit le lecteur, combien peu la chaleur qui s’exhalait du précipice embrasé, répondait à l'idée que l'œil en donne, des savants, et Dolomieu surtout, avaient été frappés du peu d'ardeur dont, parfois les incendies souterrains offrent les indices.
 
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On regarde surtout comme une preuve de tiédeur, ces courants basaltiques que les éruptions abandonnent en pierres prismatiques, tandis que, dans certains lieux, les hommes en ont fait l'aliment de leur verreries. On imaginait que certains cratères qui pro­duisent des émaux, avaient été plus chauffés que d'autres.
On doit revenir de cette dernière opinion : il paraît certain que le verre des volcans et la lave basaltique sont deux phases d'une même substance, si l'on veut s'exprimer ainsi. Selon la manière très-prompte ou très lente dont cette substance se refroidit, elle présente un émail qui, dans d'autres circonstances, peut retourner à la forme de basaltes prismatiques, ou des séries de colonnes qui pourront couler en verre dans une autre occasion.
Quelle est donc cette substance protée qu'on trouve dans tout le globe, perçant ou en­croûtant au hasard toutes sortes de couches, qui partout dénote l'existence de volcans an­tiques ou actuels, de volcans qui vont la puiser dans des abîmes d'où elle sort chargée de matières étrangères à la surface du globe ?
Les courants basaltiques, n'en doutons pas, y trouvent leur source dans le centre de notre
 
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planète que Dolomieu prétendait devoir être liquéfiée par un extrême embrasement. Venant des dernières profondeurs, s'échappant à travers la croûte du globe comme les fusées d'un grand dépôt, soulevant les granits et les autres substances intérieures, le basalte est encore une de ces matières qui, toutes for­mées, faisaient partie du noyau planétaire échappé d'un corps céleste.
Ainsi, c'est par un incendie souterrain qui réalise le Tartare de l'antiquité, que des substances, peut-être émanées du soleil, ont été rendues à l’influence de ses rayons, et tirées des ténèbres où elles paraissaient devoir être plongées pour toujours.
Si l'élément humide diminue, comme cela n'est que trop probable et comme nous l'avons déjà insinué[1], le grand incendie souterrain ne doit cesser d'augmenter ; il consumera tout, calcinera la terre , réduira le globe en scories et notre planète finira par le feu, si c'est le sort qu'a déjà éprouvé notre satellite. La lune, quand on la regarde avec un télescope, n'est qu'un amas de cratères et de rochers affreux; les volcans y ont tout détruit, et l'existence a
 
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du cesser plutôt sur ce monde désolé qu'elle ne finira chez nous, à cause des proportions de la masse des deux globes. Si l'on eût pu observer à quelle époque les mers de la Lune furent desséchées et quand tout y fut frappé de mort par un embrasement général, on pourrait cal­culer assez exactement combien de temps encore les humains agités par leurs passions insensées, doivent inonder le point de l'univers où ils sont jetés, de sueurs, de crimes et de sang.
Il n'est pas de mon sujet d'examiner si un nouvel astre dont toutes les parties seraient gazéifiées par une chaleur inouïe et revenant du soleil au moment où toutes les vapeurs qui s'en seraient élevées commenceraient à se condenser en eau, il n'est pas de mon sujet, dis-je d'examiner, si cet astre passant dans la sphère d'attraction d'un monde éteint, ne pourrait pas lui abandonner une partie de son atmosphère , et si cette atmosphère ramenant sur une surface inféconde, des fluides, du mouvement et de la chaleur, n'y ferait point renaître, avec le concours de la lumière, des êtres et des volcans destinés à repeupler ce monde sur des modèles différents en élevant d'abord des continents nouveaux avec les ruines des continents antérieurs.
 
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Ne nous laissons pas emporter aux idées que nous suggèrent les régions où nous sommes parvenus, bornons-nous à développer nos idées sur la formation de l'île que nous avons parcourue. Dans ce point du globe, la mer balançait encore ses flots impétueux, que la moitié du monde était sortie de ses propres abîmes. Déjà des torrents sillonnaient d'antiques montagnes et entraînaient de leurs sommets des débris destinés à augmenter l'Afrique, l'Europe et l'Asie, que Bourbon n'était pas encore sortie du sein des eaux. Nous allons faire voir tout-à-1'heure que tout, dans cette île, moderne en comparaison de l'ancien conti­nent , tout porte une feinte de jeunesse et de nouveauté que l’on ne retrouve que dans quel­ques autres îles formées aussi dans ces derniers.
Cependant le grand incendie souterrain manifestait son existence sur les points les plus opposés de la terre ; il s'ouvrait des soupiraux depuis le fond de l'Océan jusque sur la cime des Andes étonnées de voir des feux s'échapper d'entre leurs éternelles glaces ; et, sur tous ces points éloignés, toutes les éruptions vomissaient, parmi les laves qui leur étaient propres, des substances pareilles, lesquelles devaient
 
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par conséquent venir des mêmes réservoirs.
Mascareigne fut originairement un de ces soupiraux élevés dans l'empire de Neptune. Des basaltes pareils à ceux du Pérou, de l'Islande, des Iles Britanniques, de l’Auvergne, des Canaries, de l'Ararat, etc. en furent les premières réjections, que la chrysolite des volcans, Pyroxène et d'autres substances venues des mêmes pro­fondeurs, ne manquèrent pas d'accompagner ; Comme les granits sont, aussi du noyau du globe ce qui n'en ont pas été repoussé dans la formation des continents, doit en jaillir dans les éruptions assez considérables pour jeter les fondements d'une île telle que Bourbon : aussi avions-nous vu qu'à la racine des Salazes on trouvait des rochers granitiques souvent empâtés dans les laves.[2]
Quand les granits et les basaltes fondamen­taux du pays formèrent un écueil au lieu où se voit Mascareigne, et qu'un cratère brûlant au centre ne cessa d'augmenter par ses vomissements retendue de l'île nouvelle , alors se superposèrent des couches de, scories, de pouzzolanes et d'autres matières volcaniques, qui
 
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ne viennent pas d'aussi loin : ce ne sont que des fragments de lits secondaires dénaturés par maire, le feu, amalgamés avec les substances primi­tives et fondus dans le point où ces couches sont en contact avec le noyau igné, et l'im­mense laboratoire où les volcans puisent les matériaux des monts qu'ils élèvent.
Ainsi dut se construire peu à peu l'île de la Réunion. Quoique jeune en comparaison du reste de la terre , elle a vu dans ses divers âges bien des révolutions se succéder à sa surface, et y détruire successivement les effets les unes des autres : aussi serait-il impossible aujour­d'hui de reconnaître les progrès et les diverses époques de la volcanisation du pays. Mais si Ton se rappelle que deux monts, dont l'un plus haut et pins anciennement embrasé, forment Mascareigne ; que le mont plus moderne tend encore à s'élever par les réjections de ses cratères, tandis que des affaissement immen­ses minent la montagne antique ;que dans cette dernière roules les pentes semblent partir d'un point central, duquel des courants de laves s'in­clinent vers la mer, on doit présumer que dans le moyen âge Bourbon n'était qu'un seul Volcan dont le point Je plus élevé fut à-peu-près où se voit la cime du Gros-Morne ; ce
 
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point devait être bien plus haut qu'il ne l’est actuellement, puisque nous avons reconnu sur le Piton des Neiges les diminutions que le temps, les pluies, des secousses et des affaissements ont dû lui faire éprouver.
Le volcan d'alors ne le cédait en rien pour la hauteur au terrible Etna. Trois immenses cratères couronnaient son dôme orgueilleux. Cependant à force de s'élever par ses vomissements d'étendre ses racines aux dépens de la mer dont il avait conquis un certain espace, il affaiblit ses fondements. Comme si' des limites étaient tracées a tout ce qui est terrestre la montagne ignivome qui semblait   devoir créer le noyau d'un continent, s’ébranla par quelque secousse, à l'aide de laquelle elle eût du peut-être s'agrandir encore. Les vastes ca­vités de ses flancs turent étonnées de voir un autre jour que celui des flammes sulfureuses; les voûtes s'écroulèrent; et pour monument des trois bouches enflammées qui avaient vomi une partie les entrailles du globe, les trois grands bassins de la rivière du Mât, de la rivière de Saint-Etienne, et de la rivière des Galets, demeurèrent contenus entre les parois agrandies des cratères sous lesquels ils exis­taient. Par le même événement peut-être, la
 
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montagne se lézarda dans divers sens, et lesencaissements des torrents principaux se prolongèrent par le déjettement de leurs cotes. Les encaissements des trois grandes rivières à bassins se dirigèrent probablement dans le sens des canaux de communication que les trois cratères, auxquels ont succédé ces bassins, avaient avec la mer. Depuis cette époque, les torrents encaissés ont charrié à leur embou­chure une partie des décombres amoncelés à leur source. Les rochers brisés dont leur cours fut longtemps embarrassé, se sont usés , et on retrouve une partie de-leurs débris dans des atterrissements particuliers , dont les principaux correspondent aux rivières à bassins : ces atterrissements sont évidemment secondaires, et recouvrent des coulées continues, ou occupent l'espace renfermé dans l'écartement des pa­rois formées par déjection.
L'écroulement d'une montagne ignivome, produit par une éruption volcanique , n'étei­gnait pas dans ce climat l'influence des incen­dies souterrains ; seulement les issues de leurs vomissements s'étant encombrées par l'éboulement dune quantité prodigieuse de laves antiques, ils cherchèrent à se faire jour ail­leurs, et c'est alors, sans doute, que naquit le
 
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volcan actuel. Nous avons suivi celui-ci dans ses divers âges ; nous avons déjà parlé des différentes révolutions qu'il semble avoir éprouvées dans sa-forme et pendant sa durée; sans doute il est destiné à s'élever encore. Toujours en travail , il semble préparer quelque catas­trophe; mais soit qu'elle doive être prochaine, soit que nos derniers neveux doivent en être les témoins, il n'est pas hors de lieu de re­marquer que l'impulsion volcanique, à laquelle les deux grandes montagnes qui forment Bourbon, durent leur origine, semblé avoir cons­tamment agi sur trois points principaux, est que le volcan actuel présente trois cratères à son sommet comme à d le faire Politique volcan des Salaces.
Il est extraordinaire que dans une île lacérée, plus qu'aucun autre pays du monde par tes explosions des feux souterrains, les tremblements de terre soient si rares. On ne se souvient pas qu'il en ait été ressenti dans toute l'étendue de l'île à la fois, et que les légères secousses qu'on approuvées, aient causé le m oindre dégât dans Je pays ; il paraît même que les deux mouvements terrestres, dont plusieurs per­sonnes se rappellent distinctement, n'ont eu lieu que dans la partie de l'île opposée au volcan.
 
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Les violents tremblements de terre ne sont pas la seule des choses nue l'on attribue au voisinage des volcans, et qu'on ne connaît cependant guère à Mascareigne. Je rappor­terai à ce sujet, des fragments d'une lettre que M. Hubert m’écrivait.
« Je ne connais point d'eaux thermales à Bourbon; j'ai questionné sur ce point tous les chasseurs de cabris et de fouque1ainsi que les noirs- marrons que j'ai eu occasion de voir; je sais seulement qu'il y a une différence sensible de température entre l’eau du bras de Cilaos et celle du bras de la Plaine, au lieu où leur confluent forment la rivière de Saint-Etienne ; mais je n'ai jamais eu le loisir de mesurer cette différence à l'aide du thermomètre. J'ai toujours pensé que l'un de ces bras était plus exposé que l'autre aux rayons du soleil. Ici, d'une rivière à l'autre , on trouve assez souvent de )j ces différences que j'attribue à la même » cause. Je ne connais point d'eaux gazeuses , et je ne sache pas qu'on ait jamais analysé aucune de celles de ce pays ; elles sont en général de la plus grande limpidité, sans goût et saines. Je suis cependant porté à croire
 
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qu'elles contiennent une des parties constituantes de la zéolyte, parce que cette substance ne se forme, comme vous l'avez très-bien observé, que dans les pores des » pierres exposées immédiatement à leur courant, ou plutôt baignées par elles. . » Je n'ai .trouvé dans notre île nul indicé d'aucun autre métal que du fer. On a prétendu avoir trouvé des sources où l'on reconnaissait du cuivre ; je les ai examinées, et je n'y ai vu que l'espèce de limon que l'on trouve partout où l'eau est fortement imprégnée de gazhydrogène. On n'a jamais trouvé de pétrole à Bourbon. J'ai recueilli à Saint-Paul quelques morceaux d’asphalte, et même on en a trouvé à Saint-André: mais c'est la mer qui jette cette substance à la côte. 
Malgré la rareté ces tremblements de terre à Mascareigne et à Maurice, on ne peut douter que les volcans ne soient les principales causes de ces terribles mouvements physiques, mais peut-être n'en occasionnent-ils que lorsqu'ils naissent, ou lorsqu'ils finissent. Alors Bourbon aurait pu en éprouver de considérables lors de sa formation, et quand le volcan des Salazies s'éteignit. Cette île en fut encore ébranlée
 


[1] Chap. III, p. 115, et chap. VI, p.211.
[2] Chap. IX, p. 35.

Publié dans Bibliographie de Bory

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