Introduction de la biographie de Bory

Publié le par Ferrière Hervé

INTRODUCTION.
 
Travail de vieil érudit, de notable en retraite, d’amateur de célébrités régionales, une biographie, nous dit-on, nous apprendrait trop ou trop peu : « L’histoire biographique et anecdotique est la moins explicative, mais elle est la plus riche, du point de vue de l’information, puisqu’elle considère les individus dans leur particularité. Le choix relatif de l’historien n’est jamais qu’entre une histoire qui apprend plus et explique moins, et une histoire qui explique plus et apprend moins.[1] » Comment peut-on alors assumer la rédaction d’une biographie, de cette « absurdité scientifique » dénoncée par Bourdieu[2]« Les biographes sont toujours singulièrement fixés à leur héros »[3] nous prévient-on par ailleurs. Le danger est donc grand de sombrer dans l’hagiographie. Du charisme d’un personnage « attachant », découle le danger de la sur-interprétation. Or celle-ci est parfois inévitable.[4] Prétendre faire œuvre scientifique et reconnaître dans le même temps la subjectivité quasi-obligatoire de son travail n’est-il pas paradoxal ? C’est une ambiguïté reconnue et à admettre d’emblée. La biographie de Jean-Baptiste Geneviève Marcellin Bory de Saint-Vincent (1778-1846), un aventurier haut en couleurs, nous a condamnés à vivre cette inconfortable position. Parler de lui, sans parler du regard de celui qui l’épie nous est alors apparu malhabile, voire intenable. Nos intuitions doivent être présentées pour ce qu’elles sont et non comme le fruit d’une réflexion méthodique portant sur des faits et « seulement sur des faits. » Il s’agit de chercher à montrer l’histoire d’un individu qui pense, œuvre, se construit et s’invente au milieu d’un monde inaccessible, d’un temps révolu et d’hommes disparus.
            L’Agenais Bory de Saint-Vincent aura beau se raconter et se mettre en scène à l’île Bourbon, en Prusse, en Espagne, en Morée, en Algérie ou même à Paris, il ne sera jamais ce qu’il voudrait être à nos yeux (parce qu’il a souvent posé devant l’histoire et a souvent songé à la postérité comme nous le verrons.) Or, rien n’est moins crédible pour l’historien qu’une autobiographie et, de la sienne, ce drôle de Tartarin n’a écrit que l’introduction sous la forme d’une Justification[5]. Bory sera bientôt réduit à ce que nous allons dire de lui[6]. Non pas qu’il ne puisse encore se « défendre » ou être vu autrement par un autre historien, mais parce que c’est notre sort commun : n’être que ce que les autres veulent bien dire de nous. Nul besoin pour cet officier Gascon de combattre sur des dizaines de champs de batailles européens ni de couvrir de gros volumes les rayonnages de la bibliothèque de l’Institut pour imposer sa présence au monde : il suffit que quelqu’un parle de lui. Si nous nous contentions de le voir tel un objet littéraire, à le guetter dans les milliers de pages qu’il a criblées de fautes, nous passerions immanquablement à côté de lui et nous nous contenterions d’être un de ses critiques.[7] C’est pour cette raison que notre travail ne porte que pour un tiers sur son œuvre savante et sa pensée – une œuvre qui a souvent déjà été commentée et analysée. Nous avons d’abord cherché à redonner épaisseur et perspective à son immense bibliographie en retrouvant les modalités, les conditions et les visées de son travail scientifique. Il nous a fallu démêler l’écheveau de légendes qui s’est tissé autour de lui[8], reconstituer une chronologie détaillée de son existence tumultueuse avant d’entrevoir les cadres politique, social, philosophique, épistémologique, technique et scientifique successifs dans lesquels il s’est inséré, a vécu, a prospéré ou a souffert. Nous avons cherché à reconstruire les modes de représentations et de vie de ce fils des Lumières finissantes qui finira Membre libre de l’Institut et colonel de l’armée du Roi des Français. Nous avons alors tenté de privilégier dans le corps du texte le récit de son existence et avons placé dans les notes ce qui souligne et présente les liens entre lui et son univers, même si cette division peut paraître parfois artificielle.  
Après avoir reconstitué une partie de son univers familial bordelais au tournant de la Révolution, nous verrons comment le jeune Jean-Baptiste, féru de botanique et d’entomologie, se définissant lui-même comme linnéen, installe différents réseaux familiaux, sociaux et scientifiques qui lui servent, entre autres projets, lors de son recrutement au sein de l’expédition de Nicolas Baudin (1754-1803.) Ce voyage, interrompu par une désertion à l’île de France en 1801, constitue le premier grand événement intellectuel de sa carrière. Bory en donne le récit dans deux ouvrages[9] dont l’analyse nous permettra de mesurer l’impact du terrain, du milieu tropical et insulaire, des rencontres et des lectures sur ses représentations initiales. Nous verrons émerger alors une pensée « transformiste » particulière en regard de son héritage conceptuel buffonien et linnéen (une pensée qui, sans jamais donner naissance à un système global ou à un ouvrage théorique général, prend réellement son essor dans les années 1820-1830, après la rencontre d’Etienne Geoffroy Saint-Hilaire (1772-1844.) Ces premières propositions sont mal accueillies par le milieu savant des années 1804-1805. Bory se jette alors dans une carrière militaire sous les ordres de différents maréchaux de l’Empire. La Restauration s’accompagne, pour ce député opposé au retour des Bourbons durant les Cent-Jours, de l’exclusion de l’armée, d’années d’exil, de disette et même de prison, mais aussi d’une production scientifique et littéraire sans antécédent dans sa carrière. Ses liens avec les milieux de l’édition et du théâtre, avec des publicistes, des philanthropes et des politiciens libéraux mais surtout avec E. G. Saint-Hilaire, lui permettent de prendre place dans le concert savant de son époque avec une renommée qui n’a d’équivalent que le silence qui touche son travail théorique après sa mort. Dans plusieurs milliers d’articles de son Dictionnaire classique d’histoire naturelle (1822-1831), dont certains font l’objet de plusieurs rééditions, il développe la trame de ses conceptions transformistes iconoclastes et s’érige en adversaire farouche de Georges Cuvier (1769-1832) et de ses élèves. L’arrivée au pouvoir du Vicomte de Martignac (1778-1832) en 1828, lui permet de diriger la commission d’exploration de Morée (1829) et même de briguer, lui qui n’est « que » correspondant du Muséum depuis 1803 et de l’Institut depuis 1808, le siège de Lamarck tout juste décédé. C’est un échec cuisant : il ne succède pas à celui qu’il présente pour des raisons théoriques mais aussi stratégiques comme son maître à penser et le plus illustre naturaliste de son temps. Il lui faut attendre1834 pour endosser l’habit des Académiciens. La Monarchie de Juillet, bien que le décevant rapidement aide à sa réussite sociale. Veuf, il vit paisiblement, entouré de l’affection de ses quatre filles. Louis-Philippe lui permet de réintégrer l’armée et d’accéder à la commission d’état-major où il œuvre alors à la programmation d’une exploration scientifique de l’Algérie tout juste conquise. Cette expédition (1839-1842) clôt ses dernières années de labeur. Leitmotiv de son existence, le voyage le hantera jusqu’à la fin[10], au point de lui souffler des contre-vérités pour s’assurer la complaisance du pouvoir. Les rivalités savantes et la maladie en décident finalement autrement. Le Gascon meurt dans son lit parisien de la rue de Bussy, le 22 décembre 1846.
Le risque est grand de ne donner qu’un autre récit, peut-être plus détaillé, de l’existence de Bory. Redire ses amitiés, ses amours, ses ennemis, sa participation aux grandes controverses savantes, ses idées politiques, ses goûts et ses travers, et manquer l’essentiel : le remettre à sa place, retrouver le sens et l’importance exacts de ses pratiques, de ses relations, de ses intentions, de ses réactions, de ses expériences, de ses limites, de ses « erreurs. » Comment retrouver sa vision du monde, de son époque et de son « milieu » ? Il nous faudra adopter des méthodes héritées d’une culture universitaire qui ne lui aurait pas déplu : la culture naturaliste. Il nous faudra établir des critères de comparaison puis les utiliser pour mesurer Bory à ses contemporains. Il faudra l’« extirper » des listes ainsi constituées pour lui rendre sa singularité et ensuite le noyer dans son temps pour qu’il en « reprenne la couleur » et montre en quoi « il est bien de son époque. » Il nous faudra observer ses faits et gestes pour les replacer dans les mouvements généraux des foules, des armées et des savants. Il nous faudra noter ses idées et leurs variations, ses marottes et ses pratiques pour les intégrer aux réseaux de diffusion qui les portent, les suscitent, les entretiennent ou les détruisent.
Cette biographie a été l’occasion de questionner le rôle des naturalistes de moindre importance dans un début de siècle écrasé par des géants nommés Lamarck, Cuvier ou E. Geoffroy St-Hilaire. Cela nous a permis de comprendre comment s’organisait le travail dans l’ombre de ces « seconds-couteaux » des sciences, de ces vulgarisateurs ou propagateurs souvent talentueux. Travailler à la biographie d’un obscur ou d’un sans grade n’est pas une idée nouvelle ni révolutionnaire. Elle correspond même pour certains[11] une manière d’échapper à l’Histoire des célébrités. Les personnalités de second plan constituent autant d’indicateurs des évolutions d’une période historique. Ils sont - pour faire référence à un instrument de mesure que Bory utilisera beaucoup pendant sa carrière - d’excellents « thermomètres » de leur époque. Mieux encore, les étudier pourrait répondre à des recommandations de Lucien Febvre : « S’efforcer de savoir à travers l’histoire d’une partie, la crise tragique d’un tout[12] » et de Marc Bloch : « Plutôt que de consulter sans cesse ces grands premiers rôles de la pensée, l’historien trouverait peut-être plus de profit à fréquenter les auteurs de second ordre[13]. »
Quelle forme donner à notre travail ? S’il est admis que l’histoire est un « roman vrai[14] », nous avons la possibilité de créer une « intrigue » en choisissant des événements essentiels de l’existence de Bory et du sommet de ces instants, interroger son passé et envisager son avenir et ses intentions, puis découper ainsi quatre « périodes » artificielles correspondant à nos quatre grandes parties chronologiques. Pour distinguer ces événements qu’un autre a vécus, il nous faut alors faire le pari que notre humanité, la communicabilité et la commensurabilité de nos sentiments les plus « simples » nous rapprochent un peu l’un de l’autre. Notre problématique reprendra donc souvent des questions simples mais équivoques : Quels buts ou objectifs l’Agenais avait-il avant de se lancer dans telle ou telle aventure (au sens d’expéditions ou de périples, mais aussi d’aventure éditoriale, théorique et professionnelle) ? De quels moyens ou réseaux disposait-il (vecteurs, moyens de diffusion, soutiens financiers, amis, appartenance à des institutions, liens politiques…) ? Quelles difficultés a-t-il rencontrées (de tout ordre : personnelles, techniques, politiques…) ? De quelles conditions (parfois externes au champ des sciences) devait-il tenir compte avant de travailler sur ces algues favorites, à la classification des êtres microscopiques ou à celle des hommes ? Ces questions, traitées au niveau individuel, nous permettront parfois de proposer des reconstitutions collectives, de cerner des pratiques, de souligner des liens et de reconstituer des convergences entre destins ou des jeux de réseaux qui devront encore être questionnés dans l’avenir.  
Les relations existant entre toutes les données brutes que nous avons accumulées pendant quatre ans n’existent pas encore. Il va nous falloir les souligner, les placer sous différents éclairages souvent subjectifs, sans l’espoir d’avoir à un seul instant une vision véritable et intégrale de notre sujet. Nous n’aurons produit qu’un portrait d’un Gascon voyageur amoureux du soleil et de Flore, d’un naturaliste directeur d’un des dictionnaires les plus célèbres de son temps, d’un cartographe de talent formé « sur le tas », d’un polémiste libéral redoutable et détesté, d’un écrivassier amusant et perclus de dettes, d’un Casanova en uniforme d’Etat-Major, d’un faux baron devenu Académicien par revanche.


[1] VEYNE, Paul, Comment on écrit l’histoire, Paris, Seuil, Coll. Histoire, 1971.
[2] BOURDIEU, Pierre, L’illusion biographique, in Actes de la recherche en sciences sociales, 1986.
[3] FREUD, Sigmund, Die Traumdeutung, in Gesammelte Werke, Fischer, 1961.
[4] Lucien Febvre attire l’attention sur le « problème de la biographie individuelle, avec tous ses périls et toutes ses tentations » (FEBVRE, Lucien, Compte-rendu de Mayenne et la Ligue en Bourgogne, Annales d’Histoire sociale, avril 1939.)
[5] BORY DE SAINT-VINCENT (noté « BSV »), Justification de la conduite et des opinions de M. Bory de Saint-Vincent, membre de la chambre des représentants et proscrit par l’ordonnance du 24 juillet 1815,  Paris, Chez les marchands de nouveautés, 1815. Voir en annexe la bibliographie détaillée de Bory.   
[6] VEYNE, Paul, Ibid., première partie.
[7] Les critiques, ces « hommes qui n’ont pas eu beaucoup de chance et qui, au moment de désespérer, ont trouvé une petite place tranquille de gardien de cimetière. Dieu sait si les cimetières sont paisibles : il n’en est pas de plus riant qu’une bibliothèque. Les morts sont là : ils n’ont fait qu’écrire, ils sont lavés depuis longtemps du péché de vivre et d’ailleurs on ne connaît leur vie que par d’autres livres que d’autres morts ont écrit sur eux. » (SARTRE, J.P. Qu’est-ce que la littérature ?, Gallimard, Folio Essais, 1985, p.33.)
[8] L’article du Petit Robert des noms propres (édition 2002) qui le concerne nous donne de fausses indications : « Bory de Saint-Vincent ( Jean-Baptiste Marcellin, baron), général et naturaliste français (Agen 1778 – Paris 1846). Il participa au voyage de N. Baudin (1800) puis à l’expédition scientifique de Morée (1829). Œuvres principales : Voyage dans les quatre principales îles des mers d’Afrique (1803) : Dictionnaire classique d’histoire naturelle ; l’Homme, essai zoologique sur le genre humain (1827). (Académie des sciences 1884 [sic.])» Bory n’a jamais été ni baron, (titre qu’il a usurpé) ni général (puisqu’il est mort colonel), enfin, il a été élu en 1834 à l’Académie et non en 1884.
[9] BSV, Essais sur les îles Fortunées et l’antique Atlantide…,Paris, Baudoin, 1803, et Voyage dans les quatre principales îles des mers d’Afrique…, Paris, Chez F. Buisson, 1804. 
[10] Bory « campait » à Paris, selon l’expression de Paul Maryllis (Paul BIERS) : BORY DE SAINT-VINCENT (naturaliste et voyageur), La couronne agenaise, Villeneuve-sur-Lot, 1910.
[11] BLOOR, David, Sociologie de la logique. Les limites de l'épistémologie, Paris, Pandore, 1983.
[12] FEBVRE, Lucien, Ibid..
[13] BLOCH, Marc, Les rois Thaumaturges, Paris, Gallimard, 1983, p.346.
[14] VEYNE, Paul, Ibid..
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